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Le "Son", un mystère ? 

Par Frédéric Borsarello

Non, je n’aurais pas la présomption de dévoiler le mystère du son, mais après un certain nombre d’années sur scène et d’expérience pédagogique, je crois pouvoir apporter mes « gouttes de réflexions » sur cette notion dans le jeu d’un instrumentiste, et notamment sur celui des cordes frottées.

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On a longtemps parlé du volume corporel pour justifier la puissance, la rondeur de la sonorité... Mais plusieurs artistes ont prouvé le contraire. Par leur côté fin et distingué, ils ont su séduire le public. Il existe donc plusieurs sortes de sons.

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Les instrumentistes à cordes révèlent une pléthore de techniques pour produire des sons, qui nous suggèrent leur personnalité. Vibrato (lent ou rapide, continu ou discontinu, excentrique...), vitesses d’archet, glissades appropriées, etc.

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À mon sens, le son est intérieur et la façon de le projeter ne dépend que de la nature du musicien.

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Mais alors d’où vient-il ?

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Je voudrais vous citer une courte anecdote qui m’est arrivée lors d’une master-class.

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Une jeune Américaine de 19 ans me fut présentée, si menue que je m’apprêtais à lui expliquer toute la panoplie de techniques d’archet enseignées par nos maîtres (si besoin est...). Pronation, poids du bras (grâce au relâchement du deltoïde), souplesse du poignet (qui inclut une décrispation des doigts), utilisation de la mèche, archet parfaitement parallèle et proche du chevalet...

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Dès les premiers accords du célèbre Concerto de Dvorak, les murs se mirent à trembler, l’estrade vibra sous nos pieds et, à ma grande surprise, un son magnifique s’échappa de la caisse du violoncelle, qui pourtant n’avait rien d’exceptionnel. Que dire après le doux chant du deuxième thème ?

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Étonné par ce paradoxe, et une fois le premier mouvement terminé, je lui demandai, d’après les clichés techniques habituels, comment un tel son pouvait être produit. Tous les arguments furent énumérés. Des haltères aux céréales énergétiques en passant par une bonne hygiène de vie, du sport, etc. À bout de recherches, elle finit par me dire qu’elle jouait aussi du trombone. Voilà où était son secret. Elle reproduisait inconsciemment la sonorité de cet instrument, qui pourtant n’a rien de commun avec le violoncelle.

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Le très honorable O. Sevcik s’est-il retourné dans sa tombe ? Seul son linceul pourrait peut-être le dire...

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Alors faut-il « travailler » le son ? Oui, sans aucun doute, il faut l’améliorer, mais à partir de la seule nature de l’individu. Citons quelques exemples frappants, qui nous font dire : « Quel son ! Ce doit être celui de M. André, P. Casals, D. Schafran, J. Thibaud, J. Heifetz, C. Ferras, I. Perlmann, I. Gitlis, P. Tortelier, M. Rostropovitch, M. Gendron, A. Navarra, M. Maréchal, P. Bazelaire, etc. » La liste est longue et que ceux qui ne sont pas cités me pardonnent, s’ils le peuvent encore...

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Il est évident que le choix personnel d’un bon instrument et d’une bonne baguette joue un rôle décisif dans le jeu de l’instrumentiste. Mais le son produit n’est que le résultat de celui qui le possède déjà dans sa tête et qui met sa technique au profit de ce qu’il veut obtenir.

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Je ne peux m’empêcher de vous raconter une autre anecdote à ce sujet.

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Me trouvant dans le foyer de l’Opéra-Bastille, j’aperçus dans un placard, suspendu à un fil, un pauvre violon triste qui servait de « mascotte » aux violonistes de l’orchestre qui, en passant devant lui, le saluaient avec condescendance mais aussi avec un semblant de moquerie.

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Lorsque le violoniste Schlomo MINTZ, qui se produisait ce soir-là en soliste, posa la question en souriant :

« Que fait là ce violon ? »

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Il le mit alors sous son menton et commença à interpréter une sonate de BACH. À la grande surprise de chacun, un son splendide sortit de cet instrument méprisé et raillé.

On ne revit plus le violon, récupéré par son propriétaire... mais restent le secret et ce souvenir, qui en ont fait réfléchir plus d’un (et moi donc !).

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Le bras droit est-il à lui seul responsable du son ? Mon avis est bien sûr : non. L’épaisseur des doigts, la morphologie des premières phalanges de la main gauche et la façon de les poser apportent un élément important à la qualité sonore.

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Lorsqu’un de mes amis violoncellistes scrutait les positions pour percer les secrets du son riche et naturel de Rostropovitch, celui-ci répondit : « Ne regarde pas, mais écoute plutôt... » Une belle allusion pour lui faire chercher au fond de lui les sons qu’il aimerait entendre de sa propre oreille, au lieu d’imiter celui des autres...

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J’ai pour ma part la chance d’avoir les phalanges et les ongles de la main gauche qui « rebiquent », laissant une grande part de chair au bout des doigts, libre pour développer des durillons. De cet avantage, je n’ai aucun mérite, mais suis bien heureux d’en avoir l’usage...

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Pour obtenir plus de brillance sonore, Paul TORTELIER inventa la pique coudée. Il y ajouta, avec l’aide du luthier et violoncelliste Georges LANCHY, un chevalet aux pieds percés de petits trous. Maurice Gendron, lui, à la sonorité intérieure, noble, distinguée et si naturelle, allongea sa pique considérablement. Une façon à lui de garder ses lettres de « noblesse ».

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Nos Maîtres, aujourd’hui disparus, ceux qui ont fait de notre école de violoncelle l’une des plus belles du monde, avaient-ils besoin de ces artifices matériels pour projeter le son et être identifiés grâce à leur générosité sonore ? Non, bien sûr, leur réputation ancestrale le prouve bien...

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Nous avons parlé, jusque-là, de la rondeur du son, de sa puissance et de son amplitude. Je ne veux pas oublier les couleurs synesthétiques, l’intelligence de la gestion des coups d’archet.

Je finirai par mes regrets d’entendre aujourd’hui des sons hachés ou lourés sur chaque note, produits par l’inflexion de la mèche par l’index de la main droite, oubliant souvent le « beau legato » légué par nos Anciens. Hélas, la plupart de ces instrumentistes semblent inconscients de cette nouvelle habitude affligeante et souvent involontaire.

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Peut-on imaginer cette manière de jouer chez un instrumentiste à vent ?

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Pour conclure ces réflexions non exhaustives qui ne trouveront jamais de vérité, que le son soit naturel, travaillé ou recherché, sans savoir d’où il vient quand il est naturel, il reste important qu’il demeure un mystère, à partir du moment où il existe pour émouvoir, charmer et séduire le public.

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